Les romantiques, en revenant à des expériences plus ou
moins durables de la primitivité, retrouvent, sans s’en douter, les thèmes du
feu sexuellement valorisés. G.-H. von Schubert écrit par exemple cette phrase
qui ne s’éclaire vraiment que par une psychanalyse du feu[11] :
« De même que l’amitié nous prépare à l’amour de même, par le frottement
des corps semblables, naît la nostalgie (la chaleur), et l’amour (la flamme)
jaillit. » Comment mieux dire que la nostalgie c’est le souvenir de la
chaleur du nid, le souvenir de l’amour choyé pour le « calidum
innatum » ? La poésie du nid, du bercail, n’a pas d’autre origine.
Aucune impression objective cherchée dans les nids le long des buissons
n’aurait jamais pu fournir ce luxe d’adjectifs qui valorisent la tiédeur, la
douceur, la chaleur du nid. Sans le souvenir de l’homme réchauffé par l’homme,
comme un redoublement de la chaleur naturelle, on ne peut concevoir que
des amants parlent de leur nid bien clos. La douce chaleur est ainsi à
l’origine de la conscience du bonheur. Plus exactement, elle est la conscience
des origines du bonheur.
Toute la poésie de Novalis pourrait recevoir une
interprétation nouvelle si l’on voulait lui appliquer la psychanalyse du feu.
Cette poésie est un effort pour revivre la primitivité. Pour Novalis, le
conte est toujours plus ou moins une cosmogonie. Il est contemporain d’une âme
et d’un monde qui s’engendrent. Le conte, dit-il, est « l’ère… de la
liberté, l’état primitif de la nature, l’âge devant que fût le Cosmos »[12].
Voici alors, dans toute sa claire ambivalence, le dieu frottement qui va
produire et le feu et l’amour : La belle fille du roi Arctur
« s’allongeait appuyée à de soyeux coussins, sur un trône artistement
taillé dans un énorme cristal de soufre ; et quelques suivantes avec
ardeur frictionnaient ses membres délicats, en lesquels semblaient se fondre le
lait et la pourpre.
« Et à toutes les places où passait la main des servantes
affleurait la lumière ravissante, de quoi tout le palais rayonnait de manière
si merveilleuse… »
Cette lumière est intime. L’être caressé rayonne de
bonheur. La caresse n’est rien d’autre que le frottement symbolisé, idéalisé.
Mais la scène continue :
« Le Héros garda le silence.
« — Laisse-moi toucher ton écu, dit-elle avec
douceur. »
Et comme il y consent :
« Son armure vibra ; et une force vivifiante
parcourut tout son corps. Ses yeux jetèrent des éclairs ; on entendait son
cœur battre contre la cuirasse.
« La belle Freya parut plus sereine ; et plus
brûlante se fit la lumière qui s’échappait d’elle. « – Le roi
arrive ! cria un admirable oiseau…»
Si l’on ajoute que cet oiseau, c’est le
« Phénix », le Phénix qui renaît de ses cendres, comme un désir un
instant apaisé, on voit de reste que cette scène est marquée de la double
primitivité du feu et de l’amour. Si l’on enflamme quand on aime, c’est la
preuve qu’on a aimé quand on enflammait.
« Quand Eros transporté de joie se vit devant Freya
endormie, tout à coup un fracas formidable éclata. Une étincelle puissante
avait couru de la princesse au glaive. »
L’image psychanalytique exacte aurait conduit Novalis à
dire : du glaive à la princesse. En tout cas « Eros laissa tomber le
glaive. Il courut à la princesse et imprima un baiser de feu sur ses fraîches
lèvres[13]. »
Si l’on retranchait de l’œuvre de Novalis les intuitions
du feu primitif, il semble que toute la poésie et tous les rêves seraient
dissipés du même coup. Le cas de Novalis est si caractéristique qu’on pourrait
en faire le type d’un complexe particulier. Nommer les choses dans le domaine
de la psychanalyse suffit souvent à provoquer un précipité : avant
le nom, il n’y avait qu’une solution amorphe et trouble, après le nom, on voit
des cristaux au fond de la liqueur. Le complexe de Novalis
synthétiserait alors l’impulsion vers le feu provoqué par le frottement, le
besoin d’une chaleur partagée. Cette impulsion reconstituerait, dans sa
primitivité exacte, la conquête préhistorique du feu. Le complexe de Novalis
est caractérisé par une conscience de la chaleur intime primant toujours une
science toute visuelle de la lumière. Il est fondé sur une satisfaction du sens
thermique et sur la conscience profonde du bonheur calorifique. La chaleur est
un bien, une possession. Il faut la garder jalousement et n’en faire don qu’à
un être élu qui mérite une communion, une fusion réciproque. La lumière joue et
rit à la surface des choses, mais, seule, la chaleur pénètre. Dans une
lettre à Schlegel, Novalis écrivait : « Vois en mon conte mon
antipathie pour les jeux de la lumière et de l’ombre, et le désir de l’Éther
clair, chaud et pénétrant. »
Ce besoin de pénétrer, d’aller à l’intérieur
des choses, à l’intérieur des êtres, est une séduction de l’intuition de
la chaleur intime. Où l’œil ne va pas, où la main n’entre pas, la chaleur
s’insinue. Cette communion par le dedans, cette sympathie thermique, trouvera,
chez Novalis, son symbole dans la descente au creux de la montagne, dans la grotte
et la mine. C’est là que lachaleur se diffuse et s’égalise, qu’elle s’estompe
comme le contour d’un rêve. Comme l’a fort bien reconnu Nodier, toute
description d’une descente aux enfers a la structure d’un rêve[14].
Novalis a rêvé la chaude intimité terrestre comme d’autres rêvent la froide et
splendide expansion du ciel. Pour lui, le mineur est un « astrologue
renversé », Novalis vit d’une chaleur concentrée plus que d’une
irradiation lumineuse. Combien souvent il a médité « au bord des
profondeurs obscures » ! Il ne fut pas le poète du minéral parce
qu’il était ingénieur de la mine ; il fut ingénieur, quoique poète, pour
obéir à l’appel souterrain, pour retourner au « calidum innatum ».
Comme il le dit, le mineur est le héros de la profondeur, préparé « à
recevoir les dons célestes et à s’exalter allègrement au-delà du monde et de
ses misères ». Le mineur chante la Terre : « À Elle il se sent
lié – et intimement uni ; – pour Elle il se sent la même
ardeur – que pour une fiancée. » La Terre est le sein maternel,
chaude comme un giron pour un inconscient d’enfant. La même chaleur anime et la
pierre et les cœurs (p. 127). « On dirait que le mineur a dans les
veines le feu intérieur de la terre qui l’excite à la parcourir. » Au
centre sont les germes ; au centre est le feu qui engendre. Ce qui germine
brûle. Ce qui brûle germine. « J’ai besoin… de fleurs poussées dans le
Feu… – Zinc ! cria le Roi[15], donne-nous des
fleurs… Le jardinier sortit des rangs, alla prendre un pot plein de flammes et
y sema une graine brillante. Il ne se passa pas longtemps avant que les fleurs
surgissent…»
Peut-être un esprit positif se fera fort de développer ici
une interprétation pyrotechnique. Il nous montrera la flamme éclatante
du zinc projetant dans l’air les flocons blancs et éblouissants de son oxyde.
Il écrira la formule d’oxydation. Mais cette interprétation objective,
en retrouvant une cause chimique du phénomène qui émerveille, ne nous portera
jamais au centre de l’image, au noyau du complexe novalisien. Cette
interprétation nous trompera même sur la classification des valeurs imagées,
car, en la suivant, nous ne comprendrons pas que chez un poète comme Novalis le
besoin de sentir domine le besoin de voir et qu’avant la lumière gœthéenne, il
faut ici placer la douce chaleur obscure, inscrite dans toutes les fibres de
l’être.
Sans doute, il y a dans l’œuvre de Novalis des tons plus
adoucis. Souvent l’amour fait place à la nostalgie dans le sens même de von
Schubert ; mais la marque chaude reste ineffaçable. Vous objecterez encore
que Novalis est le poète « de la petite fleur bleue », le poète du
myosotis lancé en gage du souvenir impérissable, au bord du précipice, dans
l’ombre même de la mort. Mais allez au fond de l’inconscient ; retrouvez,
avec le poète, le rêve primitif et vous verrez clairement la vérité : elle
est rouge la petite fleur bleue !