I
Dans ce chapitre, nous allons, en apparence, changer de
domaine d’étude ; nous allons en effet essayer d’étudier les efforts de la
connaissance objective des phénomènes produits par le feu, des pyromènes. Mais,
d’après nous, ce problème est à peine un problème d’histoire scientifique, car
la science y est adultérée précisément par les valorisations dont nous venons
de montrer l’action dans les chapitres précédents. De sorte que finalement,
nous n’avons guère à traiter que de l’histoire des embarras que les
intuitions du feu ont accumulés dans la science. Les intuitions du feu sont des
obstacles épistémologiques d’autant plus difficiles à renverser qu’elles
sont plus claires psychologiquement. D’une manière peut-être un peu détournée,
il s’agit donc bien d’une psychanalyse qui continue malgré la différence des
points de vue. Au lieu de s’adresser au poète et au rêveur, cette psychanalyse
s’attache aux chimistes et aux biologistes des siècles passés. Mais précisément
elle surprend une continuité de la pensée et de la rêverie et elle
s’aperçoit que dans cette union de la pensée et des rêves, c’est toujours la
pensée qui est déformée et vaincue. Il est donc nécessaire, comme nous l’avons
proposé dans un ouvrage précédent, de psychanalyser l’esprit scientifique, de
l’obliger à une pensée discursive qui, loin de continuer la rêverie,
l’arrête, la désagrège, l’interdit.
On peut avoir une preuve rapide que le problème du feu se
prête mal à un exposé historique. M.J.C. Gregory a consacré un livre clair et
intelligent à l’histoire des doctrines de la combustion depuis Héraclite
jusqu’à Lavoisier. Or ce livre lie les idées avec une telle rapidité que
cinquante pages suffisent à dire « la science » de vingt siècles. Au
surplus, si l’on se rend compte que ces théories se révèlent avec Lavoisier
comme objectivement fausses, un scrupule doit venir sur le caractère intellectuel
de ces doctrines. En vain on objectera que les doctrines aristotéliciennes sont
plausibles, qu’elles peuvent, sous des modifications appropriées, expliquer des
états différents de la connaissance scientifique, s’adapter à la
philosophie de diverses périodes, il reste qu’on ne définit pas bien la
solidité et la permanence de ces doctrines en faisant appel à leur seule valeur
d’explication objective. Il faut descendre plus au fond ; on touchera
alors les valeurs inconscientes. Ce sont ces valeurs inconscientes qui font la permanence
de certains principes d’explication. Par une douce torture, la Psychanalyse
doit faire avouer au savant ses mobiles inavouables.
II
Le feu est peut-être le phénomène qui a le plus préoccupé
les chimistes. Longtemps, on a cru que résoudre l’énigme du feu c’était
résoudre l’énigme centrale de l’Univers. Boerhaave qui écrit vers 1720 dit
encore[33] :
« Si vous vous trompez dans l’exposition de la Nature du Feu, votre erreur
se répandra dans toutes les branches de la physique, et cela parce que dans
toutes les productions naturelles, le Feu… est toujours le principal
agent. » Un demi-siècle plus tard, Scheele rappelle d’une part[34] :
« Les difficultés sans nombre que présentent les recherches sur le Feu. On
est effrayé en faisant réflexion aux siècles qui se sont écoulés, sans qu’on
soit parvenu à acquérir plus de connaissances sur ses véritables
propriétés. » D’autre part : « Quelques personnes tombent dans
un défaut absolument contraire, en expliquant la nature et les phénomènes du
Feu, avec tant de facilité, qu’il semblerait que toutes les difficultés sont
levées. Mais que d’objections ne peut-on leur faire ? Tantôt la chaleur
est le Feu élémentaire, bientôt elle est un effet du Feu : là, la lumière
est le feu le plus pur et un élément ; là, elle est déjà répandue dans
toute l’étendue du globe, et l’impulsion du Feu élémentaire lui communique son
mouvement direct ; ici, la lumière est un élément qu’on peut enchaîner au
moyen de l’acidum pingue, et qui est délivré par la dilatation de cet
acide supposé, etc. » Ce balancement, si bien indiqué par Scheele, est
très symptomatique de la dialectique de l’ignorance qui va de l’obscurité à
l’aveuglement et qui prend aisément les termes mêmes du problème pour sa
solution. Comme le feu n’a pu révéler son mystère, on le prend comme une cause
universelle : alors tout s’explique. Plus un espritpréscientifique est
inculte, plus grand est le problème qu’il choisit. De ce grand problème, il fait
un petit livre. Le livre de la marquise du Châtelet a 139 pages et il traite du
Feu.
Dans les périodes préscientifiques, il est ainsi bien
difficile de circonscrire un sujet d’étude. Pour le feu, plus que pour tout
autre phénomène, les conceptions animistes et les conceptions substantialistes
sont mêlées d’une manière inextricable. Alors que dans notre livre général nous
avons pu analyser séparément ces conceptions, il nous faut les étudier ici dans
leur confusion. Quand nous avons pu pousser l’analyse, c’est précisément :
grâce aux idées scientifiques qui, peu à peu, ont permis de distinguer les
erreurs. Mais le feu n’a pas, comme l’a fait l’électricité, trouvé sa science.
Il est resté dans l’esprit préscientifique comme un
phénomène complexe qui relève à la fois de la chimie et de la biologie. Il nous
faut donc garder au concept du feu l’aspect totalisateur qui correspond à
l’ambiguïté des explications qui vont alternativement de la vie à la substance,
en d’interminables réciproques, pour rendre compte des phénomènes du feu.
Le feu peut alors nous servir à illustrer les thèses que
nous avons exposées dans notre livre sur La Formation de l’esprit
scientifique. En particulier, par les idées naïves qu’on s’en forme, il
donne un exemple de l’obstacle substantialiste et de l’obstacle
animiste qui entravent l’un et l’autre la pensée scientifique.
Nous allons d’abord montrer des cas où les affirmations
substantialistes se présentent sans la moindre preuve. Le Père L. Castel
ne met pas en doute le réalisme du feu[35] :
« Les noirs de la peinture sont pour la plupart des productions du feu, et
le feu laisse toujours quelque chose de corrosif et de brûlant dans les corps
qui ont reçu sa vive impression. Quelques-uns veulent que ce soient les parties
ignées, et d’un vrai feu, qui restent dans les chaux, dans les cendres, dans
les charbons, dans les fumées. » Rien ne légitime cette permanence
substantielle du feu dans la matière colorante, mais on voit au travail la pensée
substantialiste : ce qui a reçu le feu doit rester brûlant, donc corrosif.
Parfois l’affirmation substantialiste se présente dans une
pureté tranquille, vraiment dégagée de toute preuve et même de toute image.
Ainsi Ducarla écrit[36] :
« Les molécules ignées… échauffent parce qu’elles sont ; elles sont
parce qu’elles furent… cette action ne cesse de produire qu’à défaut de
sujet. » Le caractère tautologique de l’attribution substantielle est ici
particulièrement net. La plaisanterie de Molière sur la vertu dormitive de
l’opium qui fait dormir n’empêche pas un auteur important, écrivant à la fin du
XVIIIe siècle, de dire que la
vertu calorifique de la chaleur a la propriété de réchauffer.
Pour beaucoup d’esprits, le feu a une telle valeur
que rien ne limite son empire. Boerhaave prétend ne faire aucune supposition
sur le feu, mais il commence par dire, sans la moindre hésitation, que
« les éléments du Feu se rencontrent partout ; ils se trouvent dans
l’or qui est le plus solide des corps connus, et dans le vide de Torricelli[37] ».
Pour un chimiste comme pour un philosophe, pour un homme instruit comme pour un
rêveur, le feu se substantifie si facilement qu’on l’attache aussi bien au vide
qu’au plein. Sans doute, la physique moderne reconnaîtra que le vide est
traversé des milles radiations de la chaleur rayonnante, mais elle ne fera pas
de ces radiations une qualité de l’espace vide. Si une lumière se produit dans
le vide d’un baromètre qu’on agite, l’esprit scientifique n’en conclura pas que
le vide de Torricelli contenait du feu latent.
La substantialisation du feu concilie facilement les
caractères contradictoires : le feu pourra être vif et rapide sous des
formes dispersées ; profond et durable sous des formes concentrées. Il
suffira d’invoquer la concentration substantielle pour rendre compte
ainsi des aspects les plus divers. Pour Carra, auteur souvent cité à la fin du
XVIIIe siècle[38] :
« Dans la paille et le papier, le phlogistique intégrant est très rare,
tandis qu’il abonde dans le charbon de terre. Les deux premières substances
néanmoins flambent au premier abord du feu, tandis que la dernière tarde
longtemps avant de brûler. On ne peut expliquer cette différence d’effets,
qu’en reconnaissant que le phlogistique intégrant de la paille et du papier,
quoique plus rare que celui du charbon de terre, y est moins concentré, plus
disséminé, et par conséquent plus susceptible d’un prompt développement. »
Ainsi une expérience insignifiante comme celle d’un papier rapidement enflammé
est expliquée en intensité, par un degré de la concentration substantielle du
phlogistique. Nous devons souligner ici ce besoin d’expliquer les détails d’une
expérience première. Ce besoin d’explication minutieuse est très symptomatique
chez les esprits non scientifiques qui prétendent ne rien négliger et rendre
compte de tous les aspects de l’expérience concrète. La vivacité d’un
feu propose ainsi de faux problèmes : elle a tant frappé notre imagination
dans notre enfance ! Le feu de paille reste, pour l’inconscient, un feu
caractéristique.
De même chez Marat, esprit préscientifique sans vigueur,
la liaison de l’expérience première avec l’intuition substantialiste est aussi
directe. Dansune brochure qui n’est qu’un précis de ses Recherches
physiques sur le Feu, il s’exprime ainsi[39] :
« Pourquoi le fluide igné s’attache-t-il aux seules matières
inflammables ? En vertu d’une affinité particulière entre ses globules et
le phlogistique dont ces matières sont saturées. Cette attraction est bien
marquée. Lorsqu’en poussant de l’air avec un chalumeau, on essaie de détacher
du combustible la flamme qui le dévore, on s’aperçoit qu’elle ne cède pas sans
résistance, et qu’elle regagne bientôt l’espace abandonné. » Marat aurait
pu ajouter, pour achever l’image animiste qui domine son inconscient :
« Ainsi des chiens retournent à la proie dont on les avait chassés. »
Cette expérience toute familière donne bien une mesure de
la ténacité du feu quand il tient à son aliment. Il suffit d’éteindre d’un peu
loin une bougie récalcitrante ou de souffler sur un punch encore vivace pour
avoir une mesure subjective de la résistance du feu. C’est une
résistance moins brutale que les résistances des objets inertes pour le
toucher. Elle n’en a que plus d’effet pour déterminer l’enfant à adopter une
théorie animiste du feu. En toute circonstance le feu montre sa mauvaise
volonté : il est difficile à allumer ; il est difficile à éteindre.
La substance est caprice ; donc le feu est une personne.
Bien entendu cette vivacité et cette ténacité du feu sont
des caractères secondaires entièrement réduits et expliqués par la connaissance
scientifique. Une saine abstraction a conduit à les négliger. L’abstraction
scientifique est la guérison de l’inconscient. À la base de la culture, elle
écarte les objections dispersées sur tous les détails de l’expérience.