CHAPITRE VI L’alcool : l’eau qui flambe le punch : le complexe de Hoffmann les combustions spont...

I

Une des contradictions phénoménologiques les plus

manifestes a été apportée par la découverte de l’alcool, triomphe de l’activité

thaumaturge de la pensée humaine. L’eau-de-vie, c’est l’eau de feu. C’est une

eau qui brûle la langue et qui s’enflamme à la moindre étincelle. Elle ne se

borne pas à dissoudre et à détruire comme l’eau-forte. Elle disparaît avec

ce qu’elle brûle. Elle est la communion de la vie et du feu. L’alcool est aussi

un aliment immédiat qui met tout de suite sa chaleur au creux de la

poitrine : à côté de l’alcool, les viandes elles-mêmes sont tardives.

L’alcool est donc l’objet d’une valorisation substantielle évidente. Lui aussi,

il manifeste son action en petites quantités : il dépasse en concentration

les consommés les plus exquis. Il suit la règle des désirs de possession

réaliste : tenir une grande puissance sous un petit volume.

Puisque l’eau-de-vie brûle devant les yeux extasiés,

puisqu’elle réchauffe tout l’être au creux de l’estomac, elle fait la preuve de

la convergence des expériences intimes et objectives. Cette double

phénoménologie prépare des complexes qu’une psychanalyse de la

connaissance objective devra dissoudre pour retrouver la liberté de

l’expérience. Parmi ces complexes, il y a en un qui est bien spécial et bien

fort ; c’est celui qui ferme pour ainsi dire le cercle : quand la

flamme a couru sur l’alcool, quand le feu a apporté son témoignage et son

signe, quand l’eau de feu primitive s’est clairement enrichie de flammes qui

brillent et qui brûlent, on la boit. Seule de toutes les matières du monde,

l’eau-de-vie est aussi près de la matière du feu.

Aux grandes fêtes d’hiver, dans mon enfance, on

faisait un brûlot. Mon père versait dans un large plat du marc de notre

vigne. Au centre, il plaçait des morceaux de sucre cassé, les plus gros du

sucrier. Dès que l’allumette touchait la pointe du sucre, la flamme bleue

descendait avec un petit bruit sur l’alcool étendu. Ma mère éteignait la

suspension. C’était l’heure du mystère et de la fête un peu grave. Des visages

familiers, mais soudain inconnus dans leur lividité, entouraient la table

ronde. Par instant, le sucre grésillait avant l’écroulement de sa pyramide,

quelques franges jaunes pétillaient aux bords des longues flammes pâles. Si les

flammes vacillaient, mon père tourmentait le brûlot avec une cuiller de fer. La

cuiller emportait une gaine de feu comme un outil du diable. Alors on

« théorisait » : éteindre trop tard, c’est avoir un brûlot trop

doux ; éteindre trop tôt, c’est « concentrer » moins de feu et

par conséquent diminuer l’action bienfaisante du brûlot contre la grippe. L’un

parlait d’un brûlot qui brûlait jusqu’à la dernière goutte. Un autre racontait

l’incendie chez le distillateur, quand les tonneaux de rhum « explosaient

comme des barils de poudre », explosion à laquelle personne n’a jamais

assisté. À toute force, on voulait trouver un sens objectif et général à ce

phénomène exceptionnel… Enfin, le brûlot était dans mon verre : chaud et

poisseux, vraiment essentiel. Aussi, comme je comprends Vigenère quand, d’une

manière un peu mièvre, il parle du brûlot comme « d’un petit expériment…

fort gentil et rare ». Comme je comprends aussi Boerhaave quand il

écrit : « Ce qui m’a paru le plus agréable dans cette expérience,

c’est que la flamme excitée par l’allumette dans un endroit éloigné de cette

écuelle… va allumer l’alcool qui est dans cette même écuelle. » Oui, c’est

le vrai feu mobile, le feu qui s’amuse à la surface de l’être, qui joue avec sa

propre substance, bien libéré de sa propre substance, libéré de soi. C’est le

feu follet domestiqué, le feu diabolique au centre du cercle familial. Après un

tel spectacle, les confirmations du goût laissent des souvenirs impérissables.

De l’œil extasié à l’estomac réconforté s’établit une correspondance

baudelairienne d’autant plus solide qu’elle est plus matérialisée. Pour un

buveur de brûlot, comme elle est pauvre, comme elle est froide, comme elle est obscure,

l’expérience d’un buveur de thé chaud !

Faute de l’expérience personnelle de cet alcool sucré et

chaud, né de la flamme en un minuit joyeux, on comprend mal la valeur

romantique du punch, on manque d’un moyen diagnostique pour étudier certaines poésies

fantasmagoriques. Par exemple, un des traits les plus caractéristiques de

l’œuvre de Hoffmann, de l’œuvre du « fantastiqueur », c’est

l’importance qu’y jouent les phénomènes du feu. Une poésie de la flamme

traverse l’œuvre entière. En particulier, le complexe du punch y est si

manifeste que l’on pourrait l’appeler le complexe de Hoffmann. Un examen

superficiel pourrait se contenter de dire que le punch est un prétexte pour les

contes, le simple accompagnement d’un soir de fête. Par exemple, un des plus

beaux récits, « Le chant d’Antonia » est raconté un soir d’hiver

« autour d’un guéridon où flambe à pleine terrine le punch de

l’amitié », mais cette invitation au fantastique n’est qu’un prélude au récit ;

elle ne fait pas corps avec lui. Encore qu’il soit frappant qu’un récit aussi

émouvant soit ainsi mis sous le signe du feu, dans d’autres cas le signe est

vraiment intégré au conte. Les amours de Phosphorus et de la Fleur de lis

illustrent la poésie du feu (3e veillée) « le désir, qui

développe dans tout ton être une chaleur bienfaisante, plongera bientôt dans

ton cœur mille dards acérés : car… la volupté suprême qu’allume cette

étincelle que je dépose en toi, est la douleur sans espoir qui te fera périr,

pour germer de nouveau sous forme étrangère. Cette étincelle est la

pensée ! – Hélas ! soupira la fleur d’un ton plaintif, dans

l’ardeur qui m’embrase maintenant, ne puis-je pas être à toi » ? Dans

le même conte, quand la sorcellerie qui devrait ramener l’étudiant Anselme à la

pauvre Véronique s’achève, il n’y a plus « qu’une légère flamme d’esprit

de vin qui brûle au fond de la chaudière ». Plus loin, Lindhorst, le

salamandre, entre et sort du bol de punch ; les flammes, tour à tour,

l’absorbent et le manifestent. La bataille de la sorcière et du salamandre est

une bataille de flammes, les serpents sortent de la soupière de punch. La folie

et l’ivresse, la raison et la jouissance sont constamment présentées dans leurs

interférences. De temps en temps apparaît dans les contes un bon bourgeois qui

voudrait « comprendre » et qui dit à l’étudiant « comment ce

punch maudit a-t-il pu nous monter à la tête et nous pousser à mille

extravagances ? Ainsi parlait le professeur Paulmann, quand il entra le

matin suivant dans la chambre encore parsemée de pots cassés, au milieu

desquels l’infortunée perruque, réduite à ses éléments primitifs, nageait,

dissoute, dans un océan de punch. » Ainsi l’explication rationalisée,

l’explication bourgeoise, l’explication par un aveu d’ivresse, vient modérer

les visions fantasmagoriques, de sorte que le conte apparaît entre raison et

rêve, entre expérience subjective et vision objective, à la fois plausible dans

sa cause et irréel dans son effet.

M. Sucher dans son étude sur Les Sources du merveilleux

chez Hoffmann ne fait aucune place aux expériences de l’alcool ; il

note cependant incidemment (p. 92) : « Quant à Hoffmann, il n’a

guère vu les salamandres que dans les flammes du punch. » Mais il n’en

tire pas la conclusion qui, nous semble-t-il, s’impose. Si, d’une part,

Hoffmann n’a vu les salamandres qu’un soir d’hiver dans le punch flamboyant,

quand les revenants viennent au milieu de la fête des hommes pour faire

trembler les cœurs ; si, d’autre part, comme c’est évident, les démons du

feu jouent un rôle primordial dans la rêverie hoffmannienne, il faut bien

admettre que c’est la flamme paradoxale de l’alcool qui est l’inspiration

première et que tout un plan de l’édifice hoffmannien s’éclaire dans cette

lumière. Il nous semble donc que l’étude si intelligente et si fine de

M. Sucher s’est privée d’un élément d’explication important. Il ne faut

pas trop vite s’adresser aux constructions de la raison pour comprendre un

génie littéraire original. L’inconscient, lui aussi, est un facteur

d’originalité. En particulier, l’inconscient alcoolique est une réalité

profonde. On se trompe quand on imagine que l’alcool vient simplement exciter

des possibilités spirituelles. Il crée vraiment ces possibilités. Il

s’incorpore pour ainsi dire à ce qui fait effort pour s’exprimer. De toute

évidence, l’alcool est un facteur de langage. Il enrichit le vocabulaire et

libère la syntaxe. En fait, pour en revenir au problème du feu, la psychiatrie

a reconnu la fréquence des rêves du feu dans les délires alcooliques ;

elle a montré que les hallucinations lilliputiennes étaient sous la dépendance

de l’excitation de l’alcool. Or la rêverie qui tend à la miniature tend à la

profondeur et à la stabilité ; c’est la rêverie qui finalement prépare le mieux

la pensée rationnelle. Bacchus est un dieu bon ; en faisant divaguer la

raison, il empêche l’ankylose de la logique et prépare l’invention rationnelle.

Elle est également très symptomatique, cette page de

Jean-Paul écrite en une nuit du 31 décembre d’une tonalité déjà si

hoffmannienne, où, autour de la flamme blême d’un punch, le poète et quatre de

ses amis résolurent soudain de se voir morts les uns les autres :

« Ce fut comme si la main de la Mort eût exprimé le sang de tous les

visages ; les lèvres devinrent exsangues, les mains blanches et

allongées ; la chambre fut un caveau funèbre… Sous la lune, un vent

silencieux déchirait et fouettait les nuages et, aux endroits où ils laissaient

des trouées dans le ciel libre, on apercevait des ténèbres qui s’étendaient jusqu’au-delà

des astres. Tout était silencieux ; l’année semblait se débattre, rendre

son dernier souffle et s’abîmer dans les tombeaux du passé. Ô Ange du Temps, toi qui as compté

les soupirs et les larmes des humains, oublie-les ou cache-les ! Qui supporterait

la pensée de leur nombre[62] ? »

Comme il faut peu de chose pour faire pencher la rêverie dans un sens ou dans

l’autre ! C’est un jour de fête ; le poète a le verre en main près de

joyeux compagnons ; mais une lueur livide sortie du brûlot donne un ton

lugubre aux plus jeunes chansons : soudain le pessimisme du feu éphémère

vient changer la rêverie, la flamme mourante symbolise l’année qui s’en va et

le temps, lieu des peines, s’appesantit sur les cœurs. Si l’on nous objecte une

fois de plus que le punch de Jean-Paul est un simple prétexte à un idéalisme

fantasmagorique, à peine plus matériel que l’idéalisme magique de Novalis, on

devra reconnaître que ce prétexte trouve dans l’inconscient du lecteur un

développement complaisant. C’est la preuve, d’après nous, que la contemplation

des objets fortement valorisés déclenche des rêveries dont le développement est

aussi régulier, aussi fatal que les expériences sensibles.

Des âmes moins profondes rendront des sonorités plus

factices, mais toujours retentira le thème fondamental. O’Neddy chante dans la Première

nuit de Feu et Flamme :

Au centre de la salle, autour d’une urne de fer

Digne émule en largeur des coupes de l’enfer,

Dans laquelle un beau punch, aux prismatiques flammes,

Semble un lac sulfureux, qui fait houler ses lames,

Et le sombre atelier n’a pour tout éclairage

Que la gerbe du punch, spiritueux mirage.

Quel pur ossianisme en ce couronnement

De têtes à front mat…

Les vers sont mauvais, mais ils accumulent toutes les

traditions du brûlot et désignent fort bien, dans leur pauvreté poétique, le

complexe de Hoffmann qui plaque de la pensée savante sur des impressions

naïves. Pour le poète, le soufre et le phosphore nourrissent le prisme des

flammes ; l’enfer est présent dans cette fête impure. Si les valeurs

de la rêverie devant la flamme manquaient à ces pages, leur valeur

poétique ne pourrait soutenir la lecture. L’inconscient du lecteur supplée à l’insuffisance

de l’inconscient du poète. Les strophes d’O’Neddy ne tiennent que par

« l'ossianisme » de la flamme du punch. Elles sont pour nous

l’évocation de toute une époque où les Jeunes-France romantiques se

réunissaient autour du Bol de Punch[63]

où la vie de bohème était illuminée, comme le dit Henry Murger, par les

« brûlots de la passion ».

Sans doute, cette époque paraît révolue. Le brûlot et le

punch sont actuellement dévalorisés. L’anti-alcoolisme, avec sa critique tout

en slogans, a interdit de telles expériences. Il n’en est pas moins vrai, nous

semble-t-il, que toute une région de la littérature fantasmagorique relève de

la poétique excitation de l’alcool. Il ne faut pas oublier les bases concrètes

et précises, si l’on veut comprendre le sens psychologique des constructions

littéraires. Les thèmes directeurs gagneraient à être pris un à un, dans leur

précision, sans les noyer trop vite dans des aperçus généraux. Si notre présent

travail pouvait avoir une utilité, il devrait suggérer une classification des

thèmes objectifs qui préparerait une classification des tempéraments poétiques.

Nous n’avons pas encore pu mettre au point une doctrine d’ensemble, mais il

nous semble bien qu’il y a quelque rapport entre la doctrine des quatre

éléments physiques et la doctrine des quatre tempéraments. En tout cas les âmes

qui rêvent sous le signe du feu, sous le signe de l’eau, sous le signe de

l’air, sous le signe de la terre se révèlent comme bien différentes. En

particulier, l’eau et le feu restent ennemis jusque dans la rêverie et celui

qui écoute le ruisseau ne peut guère comprendre celui qui entend chanter les

flammes : ils ne parlent pas la même langue.

En développant, dans toute sa généralité, cette Physique,

ou cette Chimie de la rêverie, on arriverait facilement à une doctrine

tétravalente des tempéraments poétiques. En effet, la tétravalence de la

rêverie est aussi nette, aussi productive, que la tétravalence chimique du

carbone. La rêverie a quatre domaines, quatre pointes par lesquelles elle

s’élance dans l’espace infini. Pour forcer le secret d’un vrai poète, d’un

poète sincère, d’un poète fidèle à sa langue originelle, sourd aux échos

discordants de l’éclectisme sensible qui voudrait jouer de tous les sens, un

mot suffit : « Dis-moi quel est ton fantôme ? Est-ce le gnôme,

la salamandre, l’ondine ou la sylphide ? » Or, – l’a-t-on

remarqué ? – tous ces êtres chimériques sont formés et nourris d’une

matière unique : le gnôme terrestre et condensé vit dans la fissure du

rocher, gardien du minéral et de l’or, gorgé des substances les plus

compactes ; le salamandre tout en feu se dévore dans sa propre

flamme ; l’ondine des eaux glisse sans bruit sur l’étang et se nourrit de

son reflet ; la sylphide que la moindre substance alourdit, que le moindre

alcool effarouche, qui se fâcherait peut-être d’un fumeur qui « souille

son élément » (Hoffmann) s’élève sans peine dans le ciel bleu, heureuse de

son anorexie.

Il ne faudrait cependant pas rattacher une telle

classification des inspirations poétiques à une hypothèse plus ou moins

matérialiste qui prétendrait retrouver dans la chair des hommes un élément

matériel prédominant. Il ne s’agit point de matière, mais d’orientation. Il ne

s’agit point de racine substantielle, mais de tendances, d’exaltation. Or ce

qui oriente les tendances psychologiques, ce sont les images primitives ;

ce sont les spectacles et les impressions qui ont, subitement, donné un intérêt

à ce qui n’en a pas, un intérêt à l’objet. Sur cette image valorisée,

tout l’imagination a convergé ; et c’est ainsi que, par une porte étroite,

l’imagination comme dit Armand Petitjean « nous transcende et nous met

face au monde ». La conversion totale de l’imagination qu’Armand

Petitjean a analysée avec une lucidité étonnante[64]

est comme préparée par cette traduction préliminaire du bloc des images dans le

langage d’une image préférée. Si nous avions raison à propos de cette polarisation

imaginative, on comprendrait mieux pourquoi deux esprits en apparence

congénères, comme Hoffmann et Edgar Poe, se révèlent finalement comme

profondément différents. Tous deux ont été puissamment aidés, dans leur tâche

surhumaine, inhumaine, géniale par le puissant alcool. Mais l’alcoolisme de

Hoffmann apparaît cependant comme bien différent de l’alcoolisme d’Edgar Poe.

L’alcool de Hoffmann, c’est l’alcool qui flambe ; il est marqué du signe

tout qualitatif, tout masculin du feu. L’alcool de Poe, c’est l’alcool qui

submerge et qui donne l’oubli et la mort ; il est marqué du signe tout

quantitatif, tout féminin, de l’eau. Le génie d’Edgar Poe est associé aux eaux

dormantes, aux eaux mortes, à l’étang où se reflète la Maison Usher. Il

entend « la rumeur par le flot tourmenté » suivant « la vapeur

opiacée, obscure, humide qui doucement se distille goutte à goutte… parmi

l’universelle vallée » tandis que « le lac semble goûter un sommeil

conscient » (La Dormeuse, trad. Mallarmé). Pour lui, les montagnes

et les villes « tombent à jamais dans les mers sans nul rivage ».

C’est près des marécages, des flaques et des étangs lugubres « où habitent

les goules – en chaque heu le plus décrié – dans chaque coin le plus

mélancolique – qu’il retrouve « les réminiscences drapées du

passé – formes ensevelies qui reculent et soupirent quand elles passent

près du promeneur » (Terre de Songe). S’il pense à un volcan, c’est

pour le voir couler comme l’eau des fleuves « mon cœur était volcanique

comme les rivières scoriaques ». Ainsi l’élément où se polarise son

imagination, c’est l’eau ou la terre morte et sans fleur ; ce n’est pas le

feu. On s’en convaincra encore psychanalytiquement en lisant l’admirable

ouvrage de Mme Marie Bonaparte[65].

On y verra que le symbole du feu n’y intervient guère que pour appeler

l’élément opposé, l’eau (p. 350) ; que le symbole de la flamme n’y

joue que sur le mode répulsif, comme une image grossièrement sexuelle, devant

laquelle on sonne le tocsin (p. 232). Le symbolisme de la cheminée

(p. 566, 597, 599) y figure comme le symbolisme d’un vagin froid où les

assassins poussent et murent leur victime. Edgar Poe fut vraiment un

« sans foyer », l’enfant des comédiens ambulants, l’enfant

primitivement épouvanté par la vision d’une mère étendue toute jeune et

souriante dans le sommeil de la mort. L’alcool lui-même ne l’a pas réchauffé,

réconforté, égayé ! Poe n’a pas dansé, comme une flamme humaine, tenant

par la main de joyeux compagnons autour du punch enflammé. Aucun des complexes

qui se forment dans l’amour du feu ne sont venus le soutenir et l’inspirer.

L’eau seule lui a donné son horizon, son infini, la profondeur insondable de sa

peine, et c’est tout un autre livre qu’il faudrait écrire pour déterminer la

poésie des voiles et des lueurs, la poésie de la peur vague qui nous fait

tressaillir en faisant résonner en nous les gémissements de la Nuit.

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