III
Mais c’est peut-être l’idée que le feu s’alimente comme
un être vivant qui tient le plus de place dans les opinions que s’en forme
notre inconscient. Chez un esprit moderne, alimenter un feu est devenu un plat
synonyme de l’entretenir ; mais les mots nous dominent plus que nous ne
pensons, et la vieille image revient parfois à l’esprit quand le vieux mot
revient aux lèvres.
Il n’est pas difficile d’accumuler des textes où l’aliment
du feu garde son sens fort. Un auteur du XVIe siècle rappelle que[40]
« les Égyptiens le disaient être un animal ravissant et insatiable ;
qui dévorait tout ce qui prend naissance et accroissement ; et enfin
soi-même, après qu’il s’en est bien « peû » et gorgé, quand il n’a
plus de quoi se repaître et nourrir ; parce que ayant chaleur et
mouvement, il ne se peut passer de nourriture et d’air pour y respirer ».
Vigenère développe tout son livre en suivant cette inspiration. Il retrouve
dans la chimie du feu tous les caractères de la digestion. Ainsi, pour lui,
comme pour beaucoup d’autres auteurs, la fumée est un excrément du feu. Un
auteur, vers la même époque, dit encore que[41]
« les Perses, lorsqu’ils sacrifiaient au feu lui présentaient à manger sur
l’autel, usant de cette formule… Mange et banquête Feu seigneur de tout le
monde ».
Encore au XVIIIe siècle,
Boerhaave « trouve nécessaire de préciser par une longue étude ce qu’il
faut entendre par aliments du feu… Si on les appelle ainsi dans un sens
resserré, c’est parce qu’on croit que (ces substances) servent réellement de
nourriture au Feu, que par son action elles sont converties en propre substance
du Feu élémentaire, et qu’elles se dépouillent de leur nature propre et
primitive pour revêtir celle du Feu ; alors on suppose un fait qui mérite
d’être examiné mûrement[42]. »
C’est ce que fait Boerhaave en de nombreuses pages où il résiste d’ailleurs
bien mal à l’intuition animiste qu’il veut réduire. On ne résiste jamais
complètement à un préjugé qu’on perd beaucoup de temps à attaquer. De toute
manière, Boerhaave ne se sauve du préjugé animiste qu’en renforçant le préjugé
substantialiste : dans sa doctrine, l’aliment du feu se transforme
en la substance du feu. Par assimilation, l’aliment devient feu. Cette
assimilation substantielle est la négation de l’esprit de la Chimie. La Chimie
peut étudier comment les substances se combinent, se mêlent ou se juxtaposent.
Ce sont là trois conceptions qu’on peut défendre. Mais la Chimie ne saurait
étudier comment une substance en assimile une autre. Quand elle accepte
ce concept d’assimilation, forme plus ou moins savante du concept de nourriture,
elle éclaire l’obscur par le plus obscur ; ou plutôt elle impose à
l’explication objective les fausses clartés de l’expérience intime de la
digestion.
On va voir jusqu’où vont les valorisations inconscientes
de l’aliment du feu et combien il est désirable de psychanalyser ce
qu’on pourrait appeler le complexe de Pantagruel chez un inconscient
préscientifique. C’est en effet un principe préscientifique que tout ce qui
brûle doit recevoir le pabulum ignis. Aussi, rien de plus commun, dans
les cosmologies du Moyen Âge
et de l’époque préscientifique que la notion de nourriture pour les astres. En
particulier, c’est souvent la fonction des exhalaisons terrestres que de servir
de nourriture aux astres. Les exhalaisons nourrissent les comètes. Les comètes
nourrissent le soleil. Ne donnons que quelques textes, choisis dans des époques
récentes pour bien montrer la permanence et la force du mythe de la digestion
dans l’explication des phénomènes matériels. Ainsi Robinet écrit en 1766[43] :
« L’on a dit avec assez de vraisemblance que les globes lumineux se
repaissent des exhalaisons qu’ils tirent des globes opaques, et que l’aliment
naturel de ceux-ci est ce flux de parties ignées que les premiers leur envoient
continuellement ; et que les taches du Soleil, qui semblent s’étendre et
s’obscurcir tout les jours ne sont qu’un amas de vapeurs grossières qu’il
attire, dont le volume croît ; que ces fumées que nous croyons voir s’élever
à sa surface, s’y précipitent au contraire ; qu’à la fin il absorbera une
si grande quantité de matière hétérogène, qu’il n’en sera pas seulement
enveloppé et incrusté, comme Descartes le prétendait, mais totalement pénétré.
Alors il s’éteindra, il mourra, pour ainsi dire, en passant de l’état de
lumière qui est sa vie, à celui d’opacité qu’on peut appeler une mort véritable
à son égard. Ainsi la sangsue meurt en s’abreuvant de sang. » On le voit,
l’intuition digestive est maîtresse : pour Robinet, le Soleil Roi mourra
d’un excès de table.
Ce principe de la nourriture des astres par le feu est
d’ailleurs très clair quand on accepte l’idée, fort commune encore au XVIIIe siècle, que « tous les
astres sont créés d’une seule et même substance céleste du feu subtil[44] ».
On pose une analogie fondamentale entre les étoiles formées de feu subtil et
céleste et les soufres métalliques formés de feu grossier et terrestre. On
croit avoir uni ainsi les phénomènes de la terre et les phénomènes du ciel et
obtenu une vue universelle sur le monde.
Ainsi les idées anciennes traversent les âges ; elles
reviennent toujours dans les rêveries plus ou moins savantes avec leur charge
de naïveté première. Par exemple, un auteur du XVIIe siècle unit facilement les opinions de l’Antiquité et les
opinions de son temps[45] :
« À raison que de jour les astres attirent les vapeurs pour en prendre la
nuit leur réfection, la nuit a été nommée par Euripide la nourrice des astres
dorés. » Sans le mythe de la digestion, sans ce rythme tout stomacal du
Grand Être qu’est l’Univers qui dort et mange en accordant son régime sur le
jour et la nuit, bien des intuitions préscientifiques ou poétiques seraient
inexplicables.
IV
Il est particulièrement intéressant, pour une psychanalyse
de la connaissance objective, de voir comment une intuition chargée
d’affectivité comme l’intuition du feu va s’offrir pour l’explication de
phénomènes nouveaux. Ce fut le cas au moment où la pensée préscientifique
chercha à expliquer les phénomènes électriques.
La preuve que le fluide électrique n’est autre que le feu
n’est pas difficile dès qu’on se contente de suivre la séduction de l’intuition
substantialiste. Ainsi l’abbé de Mangin est bien vite convaincu[46] :
« D’abord, c’est dans tous les corps bitumineux et sulfureux tels que le
verre et les poix, que se rencontre la matière électrique, comme le tonnerre
tire la sienne des bitumes et des soufres attirés par l’action du
soleil. » Ensuite, il n’en faut pas beaucoup plus pour prouver que le
verre contient du feu et pour le ranger dans la catégorie des soufres et des
poix. Ainsi pour l’abbé de Mangin « l’odeur de soufre que (le verre)
répand lorsqu’étant frotté il vient à se rompre (est la preuve convaincante)
que les bitumes et les huiles dominent en lui ». Faut-il aussi rappeler la
vieille étymologie, toujours active dans l’esprit préscientifique, qui voulait
que le vitriol corrosif fût de l’huile de vitre ?
L’intuition d’intériorité, d’intimité, si fortement liée
avec l’intuition substantialiste apparaît ici dans une ingénuité d’autant plus
frappante qu’elle prétend expliquer des phénomènes scientifiques bien
déterminés. « Ce sont surtout les huiles, les bitumes, les gommes, les
résines, dans lesquelles Dieu a enfermé le feu, comme dans autant d’étuis
capables de le brider. » Une fois qu’on s’est soumis à la métaphore d’une
propriété substantielle enfermée dans un étui, le style va se charger
d’images. Si le feu électrique « pouvait s’insinuer dans les loges des
petites pelotes de feu, dont est rempli le tissu des corps par eux-mêmes électriques ;
s’il pouvait délier cette multitude de petites bourses qui ont la force de
retenir ce feu caché, secret et interne, et s’unir ensemble ; alors ces
parcelles de feu dégagées, secouées, foulées, débandées, associées, violemment
agitées, communiqueraient au feu électrique, une action, une force, une
vitesse, une accélération, une furie, qui désunirait, briserait, embraserait,
détruirait le composé ». Mais comme cela est impossible, les corps comme
la résine, électriques par eux-mêmes, doivent garder le feu enfermé dans leurs
petits étuis, ils ne peuvent recevoir l’électricité par communication. Voilà
donc, très imagée, toute chargée de verbalité, l’explication prolixe du
caractère des corps mauvais conducteurs. D’ailleurs cette explication qui revient
à nier uncaractère est très curieuse. On ne voit pas bien la nécessité de la
conclusion. Il semble que cette conclusion vienne simplement interrompre une
rêverie qui se développait si facilement quand il suffisait d’accumuler des
synonymes.
Lorsqu’on eut reconnu que les étincelles électriques
sortant du corps humain électrisé enflammaient l’eau-de-vie, ce fut un
véritable émerveillement. Le feu électrique était donc un vrai feu !
Winckler souligne « un événement aussi extraordinaire ». C’est qu’en
effet, on ne voit pas comment un tel « feu », brillant, chaud,
enflammant, peut être contenu, sans la moindre incommodité, dans le corps
humain ! Un esprit aussi précis, aussi méticuleux que Winckler ne met pas
en doute le postulat substantialiste et c’est de cette absence de critique
philosophique que va naître le faux problème[47] : « Un
fluide ne peut rien allumer, à moins qu’il ne contienne des particules de
feu. » Puisque le feu sort du corps humain, c’est qu’il était
auparavant contenu dans le corps humain. Faut-il noter avec quelle
facilité cette inférence est acceptée par un esprit préscientifique qui suit,
sans s’en douter, les séductions que nous avons dénoncées dans les chapitres
précédents ? Le seul mystère, c’est que le feu enflamme l’alcool à l’extérieur, alors qu’il
n’enflamme pas les tissus à l’intérieur. Cette inconséquence de l’intuition
réaliste ne conduit tout de même pas à réduire la réalité du feu. Le
réalisme du feu est parmi les plus indestructibles.